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L'inscription sur le mur n'est pas près de disparaître : l'humanité minera les fondements de sa propre civilisation si nous, citoyens du monde, ne changeons pas le cours de notre développement. Les limites de la croissance que le Club of Rome prédisait dans les années soixante-dix (Halte à la croissance) sont devenues une évidence. La croissance de la population combinée à l'accroissement des niveaux de vie menacent de dépasser les capacités de notre planète tant en termes de consommation d'énergie et de ressources naturelles non-renouvelables qu'en termes de possibilités de résorber la pollution résultant des activités humaines. L'impact des émissions de dioxyde de carbone passées et présentes se fait sentir aujourd'hui à travers les dérèglements climatiques, la fonte des glaciers, la désertification et la montée du niveau de la mer. La récente mise à jour des travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC, février 2007) a confirmé que la majeure partie du réchauffement climatique était imputable aux activités humaines. Même le Président américain a reconnu, bien que tardivement, la nécessité d'agir en matière de changement climatique. Les Européens ont plus conscience qu'un pays, ou même un groupe de pays, ne peut répondre à cette menace tout seul. Ils soutiennent donc fortement le protocole de Tokyo et s'efforcent de convaincre les pays en développement - et les Etats-Unis - d'adhérer au processus. Si le changement climatique constitue la défaillance ultime et fatidique du marché, l'action gouvernementale devient impérative et si l'intervention gouvernementale au niveau national ne suffit pas, une coopération internationale et une gouvernance mondiale efficace deviennent urgentes.

"Les preuves scientifiques sont maintenant accablantes : le changement climatique constitue une menace grave qui exige une réponse mondiale de toute urgence afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre et éviter leurs pires conséquences - éventuellement irréversibles - sur les écosystèmes, les sociétés et les économies. Avec de bonnes politiques, les coûts de l'action seront bien moins élevés que ceux des dommages ainsi évités. Pour renverser la tendance à l'élévation des températures il faut que les pays du monde entier optent pour une économie moins gourmande en carbone. Tout délai rendra le problème plus ardu et l'action plus onéreuse. La gestion efficace de cette transition pose de nombreux défis éthiques et économiques mais crée aussi des opportunités (...)"
Nicholas Stern, "L'économie du changement climatique", 2006


Les changements climatiques et autres catastrophes environnementales affectent tous les pays, qu'ils soient développés ou en développement. Cependant, les pays et les couches de population les plus pauvres de par le monde seront les plus affectés car leur accès aux ressources permettant de se prémunir contre le réchauffement de la terre, l'augmentation du niveau de la mer, la désertification et la perte de biodiversité est plus limité. La perte de biodiversité et de sols fertiles affectera la production alimentaire et donc l'amélioration des standards nutritionnels et les conditions de vie des plus pauvres. Ces derniers auront donc besoin d'une aide accrue pour pouvoir affronter ces nouveaux risques étroitement liés entre eux.

Les populations des pays en développement ont bien sûr des soucis plus immédiats que le changement climatique : l'insécurité liée à l'extrême pauvreté, les maladies transmissibles, l'oppression politique, les guerres civiles et le terrorisme. Par le truchement des transports aériens modernes les maladies peuvent se propager au monde entier bien plus rapidement que les stocks de vaccins qui permettraient d'éviter une pandémie pourraient être constitués. Si l'aide au développement contribue à réduire la pauvreté et les risques de la vie quotidienne des populations des pays en développement, elle permettra à ces pays de mieux prendre conscience des risques futurs encourus par la planète et d'accepter de participer à la protection du patrimoine commun.

D'un autre côté, l'industrialisation rapide des géants que sont devenus la Chine et l'Inde, mais aussi de pays comme l'Indonésie, le Mexique, l'Afrique du Sud et bien d'autres encore, contribue à l'accélération du changement climatique en raison de l'augmentation des émissions de dioxyde de carbone de leurs industries et du nombre croissant de leurs automobiles. Il est clair que ces nouveaux venus revendiquent le droit à s'industrialiser comme l'Europe, l'Amérique du Nord et le Japon l'ont fait au cours des siècles passés. Toutefois on ne peut nier que si tous les pays émergents atteignaient les niveaux de vie et adoptaient les modèles de consommation actuels des pays développés, les changements climatiques s'accélèreraient et leurs effets destructeurs excéderaient la capacité d'ajustement des pays pauvres. Les pays émergents seront peut-être disposés à prendre le changement climatique en compte mais ils considèrent que les pays industrialisés doivent assumer la responsabilité première d'un problème qu'ils ont créé.

Les défis du développement durable sont donc multiples : comment persuader les pays les plus avancés d'accepter leur responsabilité en matière de protection des biens publics ? Est-ce qu'une négociation entre pays développés et pays émergents permettrait à ces derniers d'accroître leur niveau de vie sans pour autant compromettre le développement futur de l'ensemble du globe ? Comment les pays les plus pauvres peuvent-ils se prémunir contre l'impact des changements climatiques et l'épuisement des ressources naturelles ? Seule une gouvernance mondiale plus efficace peut permettre de relever ces multiples défis. Plus que jamais depuis la fondation du système des Nations Unies et des organisations affiliées au lendemain de la deuxième guerre mondiale, les pays en développement ont des intérêts en jeu et doivent donc avoir leur mot à dire dans la gouvernance mondiale.

Le changement climatique n'est pas la seule menace pesant sur l'humanité qui doit être contenue par une action collective et coordonnée. Une guerre mondiale menée avec des armes de destruction massive pourrait conduire à l'auto-extinction de l'espèce humaine. La demande croissante d'énergie et d'autres ressources de la part des économies prospères du Nord et du Sud engendre une ruée vers les matières premières de régions telles que le Proche Orient, l'Asie Centrale et l'Amérique Latine. Depuis un certain temps les pays riches en matières premières ont vu croître leurs exportations et jouissent d'un plus grand choix pour solliciter l'assistance ou toute autre faveur des grandes puissances. Mais à long terme, l'augmentation du prix des matières premières nécessaires à tout processus d'industrialisation pourrait empêcher ces pays de rattraper le monde développé et les confiner dans la recherche de revenus de rente, dépendants de la volatilité des marchés et du succès ou de l'échec des prospections de ressources supplémentaires sur leur territoire. Peu de pays en développement ont été capables d'investir les revenus de leurs matières primaires dans le développement d'infrastructures, l'éducation et la diversification de leur tissu industriel dans le but de stimuler une croissance saine.

La ruée vers les matières premières rend les bienheureux qui possèdent de telles ressources riches et plus puissants, alors que les populations et les pays qui doivent importer des produits de base s'appauvrissent et deviennent plus vulnérables. Les asymétries croissantes de pouvoir et les inégalités de niveaux de vie à l'intérieur d'un même pays et entre les pays constituent un terrain fertile pour le développement de conflits et du terrorisme international. Les attaques terroristes de septembre 2001 sur New York et Washington ne sont que les symboles les plus spectaculaires de ces nouveaux défis sécuritaires. Les attaques terroristes ultérieures à Bali, Londres, Madrid et Bombay démontrent que la superpuissance n'est pas l'unique cible et que n'importe quel pays ou communauté du monde peut devenir victime du terrorisme international. Là encore, un pays ne peut affronter seul la menace terroriste et le problème des armes de destruction massive, même pas la seule superpuissance subsistante après l'effondrement du bloc soviétique.

Un système de gouvernance mondiale efficace est également nécessaire pour gérer la dimension économique de la mondialisation. Au lendemain de la deuxième guerre mondiale le FMI et la Banque mondiale ont contribué à prévenir la récurrence de crises économiques telles que celle de 1929. Une fois indépendants de leurs anciennes puissances coloniales les pays en développement sont devenus membres des institutions de Bretton Woods et ont partagé la responsabilité de la gestion économique mondiale. Toutefois, la répartition des droits de vote au sein de ces institutions étant fonction du montant de la cotisation des Etats membres, leur influence est restée limitée. Il serait nécessaire que les processus de prise décision des institutions financières internationales (IFIs) tiennent mieux compte du nouveau poids économique des pays émergents. Les institutions de Bretton Woods ont été soutenues par le GATT - devenu l'OMC en 1995 - et huit cycles de négociations commerciales multilatérales. Dans le cadre du GATT et de l'OMC les pays en développement ont officiellement le même droit de vote que les pays développés. Toutefois, jusque récemment, les pays de l'OCDE ont joué un rôle prépondérant dans ces négociations. Cet état de chose n'a pas été uniquement dû à leur meilleure organisation, au calibre de leurs négociateurs ou à leurs avantages en termes de concessions d'accès aux marchés, il a aussi résulté de l'indifférence manifestée par les pays en développement tant qu'ils suivaient des stratégies de substitution d'importations et qu'ils n'étaient pas prêts à négocier avec les pays développés la réciprocité de concessions. Les pays en développement qui avaient choisi une stratégie d'industrialisation par promotion des exportations bénéficièrent de l'ouverture relative des marchés américain et européens grâce au succès des négociations sous les auspices du GATT. Le miracle économique des pays de l'Asie du Sud-Est et les taux de croissance impressionnants atteints pas la Chine et l'Inde au cours des dernières décennies n'auraient pas été possibles sans l'accès aux marchés du monde développé. Néanmoins, il est urgent de revoir et d'améliorer la gestion économique mondiale.

Les critiques grandissantes envers les institutions financières internationales et l'OMC, y compris de la part de lauréats du prix Nobel d'économie, semblent justifiées au vu des déficiences de la vague actuelle de mondialisation économique et financière - croissance des inégalités intra- et internationales et ignorance des effets destructeurs d'une croissance économique sans entraves. Bien que de nombreuses opportunités aient été créées les bénéfices ont été diversement distribués.

"Le système multilatéral qui est chargé de concevoir et d'appliquer les politiques internationales n'est pas suffisamment performant. Ses politiques ne forment pas un tout cohérent et le système n'est pas assez démocratique, transparent et responsable. Ces règles et politiques sont le produit d'un système de gouvernance mondiale en grande partie voulu par les pays et acteurs puissants. Il existe un grave déficit démocratique au cœur de ce système. La plupart des pays en développement n'ont encore qu'une influence très limitée dans les négociations mondiales au cours desquelles les règles sont définies ainsi que sur les politiques des principales institutions financières et économiques. De même, les travailleurs et les pauvres n'ont pas ou peu voix au chapitre.
Les pays en développement ont d'autres handicaps lorsqu'il s'agit d'influer sur la gouvernance mondiale. Cette dernière englobe aujourd'hui un large éventail de questions dont beaucoup présentent une complexité technique croissante. Dès lors, il est extrêmement difficile pour la plupart des pays pauvres d'être présents lors des négociations, et encore plus d'être représentés à un niveau technique adéquat. En outre, la différenciation croissante parmi les pays en développement entrave encore l'action collective à l'échelon mondial qui permettrait de compenser la faiblesse individuelle de ces pays."
Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation (OIT) : "Une mondialisation juste", 2004


Le principe de développement durable, combinant la protection de l'environnement et la gestion efficace des ressources naturelles non-renouvelables avec la lutte contre la pauvreté et l'accès à des conditions de vie décentes dans les pays en développement, a été approuvé par tous les pays à la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (UNCED) de Rio en 1992. Pourtant, la transposition de cet impératif au niveau des politiques économiques semble être une tâche ardue tant pour les pays développés que pour les pays en développement.

"L'humanité a la capacité de rendre le développement durable - de s'efforcer de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité de satisfaire ceux des générations futures. Le concepte de développement durable implique des limites - non pas des limites absolues mais celles que la technologie et l'organisation sociale du moment imposent aux ressources environnementales et la capacité de la biosphère à absorber les effets des activités humaines. Toutefois une bonne gestion du progrès technique et de l'organisation sociale peut conduire à une nouvelle ère de croissance économique."
La Commission mondiale sur l'environnement et le développement (Gro Harlem Brundtland) : "Notre avenir à tous", 1987


Si les pays riches n'ajustent pas leur consommation de masse aux capacités du "navire spatial Terre", comment pourraient-ils demander aux pays en développement de refreiner leur désir de rattraper les pays riches et de se contenter de la vie frugale que les ressources restantes et la capacité d'absorption déclinante de l'atmosphère permettra ? Une réduction des inégalités sera-t-elle possible sans dommages environnementaux et sans l'épuisement des ressources non-renouvelables si les populations riches des pays développés mais aussi des pays en développement n'acceptent pas une redistribution de leurs richesses et revenus? Est-ce que les Nations Unies et les institutions de Brettons Woods sont prêtes à présenter clairement ces dilemmes et à coopérer en vue de trouver des solutions viables ?

Si ces questions sont à l'ordre du jour international, le mérite en revient à une recherche visionnaire et à la société civile internationale qui est devenue un acteur de la gouvernance mondiale à prendre au sérieux. Alors que les gouvernements occidentaux ont accepté, avec plus ou moins de réticence, le rôle de chien de garde que les ONG et la société civile jouent en faveur des problèmes négligés et des groupes défavorisés, dans des pays autoritaires de l'Est et du Sud le rôle de la société civile demeure précaire. La coopération internationale qui contribue au renforcement des capacités des organisations de la société civile dans les pays en développement et fait pression sur ces gouvernements pour qu'ils laissent une plus grande place aux acteurs civils est une activité importante sur la route de la démocratie et d'une gouvernance mondiale plus inclusive.

Parmi les acteurs non-gouvernementaux, les firmes multinationales ont considérablement accru leur capacité d'influence sur les processus de gouvernance mondiale. Mais les parties prenantes sont nombreuses (actionnaires, salariés, syndicats, consommateurs, communautés) et la créativité des entreprises privées en matière de technologies nouvelles et de solutions novatrices en faveur du développement durable doit être prise en compte. Les entreprises exposées à l'examen d'un public concerné par l'environnement et le social prennent ces défis au sérieux et peuvent tirer avantage de leur responsabilité sociale et environnementale.

La recherche de formes de gouvernance mondiale plus efficaces et plus participatives ne doit pas sous-estimer le rôle de la culture et de la religion. Avec l'expansion du fondamentalisme islamique et du terrorisme, le discours international sur la culture et le développement est devenu obsédé par le "clash des civilisations" et les remèdes pour le transformer en un dialogue pacifique et constructif visant à l'établissement d'une éthique universelle du développement durable. Au vu des performances de croissance extrêmement diverses observées en Asie, Afrique et Amérique latine on ne peut nier que la culture joue un rôle important en matière de développement et de gouvernance. Comment identifier et mobiliser les éléments positifs de chaque culture et civilisation dans l'optique d'une coopération internationale pacifique et d'une gouvernance mondiale ?

"Un développement séparé de son contexte humain ou culturel est un développement sans âme. Le développement économique, pleinement réalisé, fait partie intégrante de la culture d'un peuple. (...) Même s'ils ne peuvent déterminer la culture d'un peuple, les gouvernements peuvent l'influencer, pour le meilleur ou pour le pire, et, ce faisant, infléchir le processus du développement."
Commission mondiale de la culture et du développement : "Notre diversité créatrice", 1995


Le développement durable commence chez soi. Chaque citoyen, chaque organisation, chaque entreprise doit contribuer au bien commun. Les gouvernements doivent concevoir et mettre en place des politiques afin de prévenir les comportements irresponsables parmi les producteurs et les consommateurs. La gouvernance au niveau de chaque état-nation fait partie intégrale de la gouvernance mondiale, et l'aide au développement qui a pour but d'améliorer les capacités de gestion des pays en développement contribue au bon fonctionnement du système mondial. Dans l'arène internationale il faut également éviter que des pays fassent cavaliers seuls. Les politiques des pays développés qui affectent les autres pays doivent donc être examinées et leur impact sur les pays en développement évalué. L'impératif de cohérence entre les politiques économiques qui ont des répercussions internationales et les objectifs de développement durable est inscrit dans le traité de la Communauté européenne depuis 1993 ainsi que dans les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) adoptés par les pays membres des Nations Unies en 2000.

Gouvernance mondiale pour un développement durable : La nécessité de cohérence politique et de nouveaux partenariats sera le thème de la 12ème Conférence générale de l'EADI qui se tiendra à Genève, en Suisse, du 24 au 28 juin 2008. Que peut apporter la recherche en matière de développement à ce thème ? Une première réponse succincte est qu'elle fournit les outils intellectuels permettant d'améliorer les conditions de vie des populations des pays en développement. Une diminution de la pauvreté réduit la pression sur les ressources naturelles locales et lorsque les niveaux de vie s'accroissent les gens deviennent plus conscients de leur connexion avec l'environnement régional et mondial. Cependant l'augmentation des niveaux de vie va de pair avec un accroissement de la demande de nouvelles ressources plus éloignées (comme par exemple l'essence ou le gaz au lieu du bois). La recherche en matière de développement et l'assistance concernant les projets, les programmes ou les politiques de développement doivent toujours être évaluées en fonction de leur contribution au développement durable. De plus, la recherche en matière de développement doit toujours adopter une perspective à long-terme pour inclure l'impact du développement économique et social sur l'écosystème mondial et, vice-versa, l'impact des changements des écosystèmes sur le développement économique et social. Une recherche responsable doit donner à l'aide au développement des outils lui permettant d'évaluer son impact sur le développement durable des pays bénéficiaires ainsi que sur l'ensemble de l'humanité. Ceci est d'autant plus nécessaire qu'à la Conférence de Monterrey en 2002 les pays donateurs se sont engagés à accroître fortement leur aide officielle au développement (AOD).

La 12ème Conférence générale de l'EADI, qui se tiendra à Genève en 2008, offrira aux chercheurs européens et à leurs collègues des régions en développement (ICCDA) l'opportunité de présenter leurs perceptions des défis mondiaux, d'en débattre et d'explorer les politiques et les modèles de gouvernance susceptibles de répondre à ces défis au niveau local, régional, national et mondial. Genève est un lieu privilégié pour accueillir une conférence sur la gouvernance mondiale pour un développement durable car c'est le siège d'un grand nombre d'organisations internationales, gouvernementales et de la société civile et d'une communauté académique à vocation internationale. Grâce à cette situation privilégiée, la Conférence de l'EADI offrira l'occasion de renforcer le dialogue et la coopération entre le monde de la recherche et les organisations internationales de Genève impliquées dans l'aide au développement et la gouvernance mondiale.